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1885
Il ne faut rien négliger, sitôt que l'on exerce avec un certain zèle laprofession des belles-lettres. Tout sert, ou du moins tout peut servir.Qui dirait que, dans un vieux recueil de sermons en latin, sans date,mais qui sent son seizième siècle d'une lieue, un dominicain sans nom arecueilli (Sermones disciputi de tempore) deux cent douze histoiresdramatiques pour tous les dimanches et les principales fêtes de l'année?«J'ai appelé ces sermons les sermons du néophyte, parce qu'il n'ya rien de magistral dans ces histoires innocentes, et que le premierécolier venu les pourrait écrire, et mieux inventer.» Si bien que lesjeunes prédicateurs, quand ils voudront tenir leur auditoire attentif,n'auront qu'à puiser à pleines mains parmi ces contes dont la naïvetéfait tout le mérite. Ceci dit, le dominicain entre en matière, et, parmices historiettes, nous choisissons la présente histoire du diable et dubailli.
Ce bailli était le fléau d'une douzaine de malheureux villages duJura, groupés autour d'un misérable château fort, où la dévastation,l'incendie et la guerre avaient laissé leur formidable empreinte. Onrespirait la tristesse en ces lieux désolés de longue date; si l'on eûtcherché un domicile à l'anéantissement… le plus habile homme n'eûtrien trouvé de plus propice que cet amas de souffrances et d'ennuis. Lanature même, en ses beautés les plus charmantes, avait été vaincue àforce de tyrannie. En ce lieu désolé, l'écho avait oublié le refrain deschansons; le bois sombre était hanté par des hôtes silencieux; l'orfraieet le vautour étaient les seuls habitants de ces sapins du Nord dont onentendit les cris sauvages. Sur le bord des lacs dépeuplés, ce n'étaientque coassements. Le bétail avait faim; l'abeille errante avait étéchassée, ô misère! de sa ruche enfumée. Il n'y avait plus de sentiersdans les champs, plus de ponts sur les ruisseaux, plus un bac sur larivière. Il y avait encore un moulin banal, mais pas un pain pour lafournée. On racontait cependant qu'autrefois les villageois cuisaientdans ce four leurs galettes de sarrasin, et, la veille des bonnes fêtes,un peu de viande au fond d'un plat couvert; mais le plat s'était brisé.L'incendie et la peste avaient été les seules distractions de cesmaisons douloureuses. La milice avait emporté les forts, la fièvre avaitemporté les petits. Quelques vieux restaient pour maudire encore.A travers le cimetière avaient passé l'hyène et le loup dévorants.L'église était vide, et la geôle était pleine. Autel brisé, grangesdévastées; le curé était mort de faim; la cloche, au loin, ne battaitplus, faute d'une corde, avec laquelle le prévôt, par économie, avaitpendu les plus malheureux. C'était la seule charité que ces pauvres genspussent attendre. Ainsi, du Seigneur d'en haut et du seigneur d'en bas,pas une trace. En vain il est écrit: «Pas de terre sans seigneur, et pasde ciel sans un Dieu!» C'était vrai pourtant, Dieu n'était plus là!Le marquis de Mondragon, le maître absolu de cette seigneurie, étaitabsent; sa femme