[Note du transcripteur: Ce text utilise l'orthographe du XIXe siècle: siège = siége, complètement = complétement, âme = ame, savants = savans, documents = documens, etc.]
Je fréquentais l'hiver dernier une maison,la seule peut-être où maintenant, le soir,la conversation échappe à la politique et aux niaiseriesde salon. Là viennent des artistes, des poètes,des hommes d'état, des savans, des jeunes gens occupésde chasse, de chevaux, de femmes, de jeu,ailleurs, de toilette, mais qui, dans cette réunion,prennent sur eux de dépenser leur esprit, commeils prodiguent ailleurs leur argent ou leurs fatuités.
Ce salon est le dernier asile où se soit réfugié l'espritfrançais d'autrefois, avec sa profondeur cachée,ses mille détours, sa politesse exquise. Là vous trouverezencore quelque spontanéité dans les coeurs, del'abandon, de la générosité dans les idées. Nul nepense à garder sa pensée pour un drame, ne voit deslivres dans un récit. Personne ne vous apporte le hideuxsquelette de la littérature, à propos d'une saillieheureuse ou d'un sujet intéressant.
Pendant la soirée que je vais raconter, le hasard, ouplutôt l'habitude, avait réuni plusieurs personnes auxquellesd'incontestables mérites ont valu des réputationseuropéennes. Ceci n'est point une flatterie adressée à laFrance; plusieurs étrangers étaient parmi nous; et,par cas fortuit, les hommes qui brillèrent le plus n'étaientpas les plus célèbres. Ingénieuses réparties,observations fines, railleries excellentes, peinturesdessinées avec une netteté brillante, pétillèrent et sepressèrent sans apprêt, se prodiguèrent sans dédaincomme sans recherche, mais furent délicieusementsenties, délicatement savourées. Les gens du monde sefirent surtout remarquer par une grâce, par une vervetout artistiques.
Vous trouverez ailleurs, en Europe, d'élégantesmanières, de la cordialité, de la bonhomie, de lascience; mais à Paris seulement, dans ce salon etdans quelques autres encore, se rencontre l'esprit particulierqui donne à toutes ces qualités sociales unagréable et capricieux ensemble, je ne sais quelle allurefluviale qui fait facilement serpenter cette profusionde pensées, de formules, de contes, de documenshistoriques. Paris, capitale du goût, connaît seul cettescience qui change une conversation en une joute, oùchaque nature d'esprit se condense par un trait, oùchacun dit sa phrase et jette son expérience dans unmot, où tout le monde s'amuse, se délasse et s'exerce.
Aussi, là seulement, vous échangerez vos idées, làvous ne porterez pas, comme le dauphin de la fable,quelque singe sur vos épaules; là vous serez compris,et vous ne risquerez pas de mettre au jeu des piècesd'or contre du billon; là, des secrets bien trahis; là,des causeries légères et profondes ondoyent, tournent,changent d'aspect et de couleurs à chaque phrase.Les critiques vives, les récits pressés abondent; lesyeux écoutent; les gestes interrogent; la physionomierépond; tout est esprit et pensée.
Jamais le phénomène oral qui, bien étudié, bienmanié, fait la puissance de l'acteur et du conteur, nem'avait si complétement ensorcelé; je ne fus pas seulsoumis à ces doux prestiges; nous passâmes tous unesoirée délicieuse.
Entre onze heures et minuit, la conversation, jusquelà brillante, antithétique, devint conteuse, elle entraînadans son cours précipité de curieuses confidences,plusieurs portraits, mille folies.
Un savant, avec lequel je fis de conserve la routede la rue Saint-Germain-des-Prés à l'Observatoireroyal, regarda cette ravissan