TOME Ier
PAR
PARIS
LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Ce
77, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 77
1868
Droits de propriété et de traduction réservés
Il semble qu'en un temps comme le nôtre, où tout procède sirapidement, il y ait peu d'opportunité à offrir au public, comme je lefais, la relation d'un voyage en pays presque inconnu, longtemps aprèsque ce voyage a été accompli.
Mais si un voyage fait dans un but purement géographique se trouvequelquefois comme frappé de péremption par des travaux géographiquesplus récents, il n'en est point de même d'un voyage entrepris, commecelui-ci, dans le but d'étudier les mœurs, le caractère et lesinstitutions d'un des peuples de l'Orient les plus intéressants et lesmoins connus jusqu'à ce jour.
Parti pour l'Orient en 1836, j'en suis revenu une dernière fois en1862, après avoir séjourné plus de douze ans dans la Haute-Éthiopie, etaprès y avoir été mêlé, comme témoin ou comme acteur, aux événements quiont attiré sur ce pays l'attention de l'Europe. Dès mon retour enFrance, sous l'influence des impressions reçues à l'étranger, et pourcomplaire à un ami, j'ai donné à cette relation une forme écrite. Maispour avoir le droit de parler d'un pays si dissemblable du nôtre, il nesuffit pas d'y avoir séjourné un long temps et de s'être dénationaliséen quelque sorte, afin de voir de plus près les hommes et les choses quel'on se propose de faire connaître; lorsque l'on est rentré dans sonmilieu natal, il faut encore, pour se soustraire à tout engouement etépurer ses jugements, écarter, pour un temps, les opinions et les idéesdont on s'est imbu à l'étranger, et, reprenant les points de vue sescompatriotes, s'habituer de nouveau à leur manière de penser, avant deleur offrir les fruits d'une expérience acquise dans des conditions sidifférentes de celles qui nous régissent. Ma relation écrite, j'ai donclaissé passer un certain temps.
Aujourd'hui, par suite du redoublement d'activité que lesnations européennes mettent à étendre leurs relations avec les peuplesles plus reculés de l'Orient, et par suite du retentissement qu'ont eules derniers rapports de l'Angleterre avec Théodore, j'ai pensé que montravail ne serait pas sans utilité. Je viens de le reprendre, et jel'offre avec la confiance que donne une tâche fidèlement remplie, etavec la réserve qui convient à celui qui, comme moi, entreprend deproduire un ensemble de faits et de caractères propres à faire juger detout un peuple.
Paris, 2 juin 1868.
DE KÉNEH À GONDAR.
Nous donnâmes le signal du départ à nos chameliers. Avant de quitterla rive du Nil, mon frère et moi, nous bûmes dans le creux de la mainune dernière gorgée de son eau bienfaisante, en faisant le vœu denous désaltérer un jour à ses sources mystérieuses, et nous nouséloignâmes de Kéneh, en Égypte, le 25 décembre 1837, pour nous engagerdans le désert.
Un prêtre piémontais, un Anglais et deux domestiques, Domingo et Ali,l'un Basque, l'autre Égyptien formaient, avec mon frère et moi, notretroupe aventureuse; le plus âgé d'entre nous pouvait avoir vingt-sixans, le plus jeune dix-sept.
L'ambition de gagner le martyre avait engagé le prêtre à se mettre denotre voyage. Pendant notre court séjour