Produced by Daniel Fromont
[Transcriber's note: Madame de Charrière (Isabelle-Agnès-ElisabethVan Tuyll van Serooskerken dite Belle van Zuylen) (1740-1805), Lettresécrites de Lausanne (1785) et Caliste ou suite des lettresécrites de Lausanne (1787), édition en un volume de 1907.L'orthographe de l'édition suisse de 1907 est conservée.]
LETTRES
écrites de Lausanne
HISTOIRE DE CECILE
CALISTE
GENEVE
CHEZ A. JULLIEN, EDITEUR
Au Bourg-de-Four, 32
1907
(…)
A Madame la Marquise de S…..
Si au lieu d'un mélange de passion et de raison, de faiblesseet de vertu, tel qu'on le trouve ordinairement dans lasociété, ces lettres ne peignaient que des vertus pures tellesqu'on les voit en vous, l'Editeur eût osé les parer de votrenom, et vous en faire hautement l'hommage.
Le 30 Novembre 1784.
Combien vous avez tort de vous plaindre! Un gendre d'un méritemédiocre, mais que votre fille a épousé sans répugnance; unétablissement que vous-même regardez comme avantageux, maissur lequel vous avez été à peine consultée! Qu'est-ce que celafait? que vous importe? Votre mari, ses parents et desconvenances de fortune ont tout fait. Tant mieux. Si votrefille est heureuse, en serez-vous moins sensible à sonbonheur? Si elle est malheureuse, ne sera-ce pas un chagrin demoins que de n'avoir pas fait son sort? Que vous êtesromanesque! Votre gendre est médiocre; mais votre fille est-elled'un caractère ou d'un esprit si distingué? On la séparede vous; aviez-vous tant de plaisir à l'avoir auprès de vous?Elle vivra à Paris; est-elle fâchée d'y vivre? Malgré vosdéclamations sur les dangers, sur les séductions, lesillusions, le prestige, le délire, etc., seriez-vous fâchéed'y vivre vous-même? Vous êtes encore belle, vous sereztoujours aimable; je suis bien trompée, ou vous iriez de grandcoeur vous charger des chaînes de la Cour, si elles vousétaient offertes. Je crois qu'elle vous seront offertes. Al'occasion de ce mariage on parlera de vous, et l'on sentirace qu'il y aurait à gagner pour la princesse qui attacherait àson service une femme de votre mérite, sage sans pruderie,également sincère et polie, modeste quoique remplie detalents. Mais voyons si cela est bien vrai. J'ai toujourstrouvé que cette sorte de mérite n'existe que sur le papier,où les mots ne se battent jamais, quelque contradiction qu'ily ait entr'eux. Sage et point prude! Il est sûr que vousn'êtes point prude: je vous ai toujours vue fort sage; maisvous ai-je toujours vue? M'avez-vous fait l'histoire de tousles instants de votre vie? Une femme parfaitement sage seraitprude; je le crois du moins. Mais passons là-dessus. Sincèreet polie! Vous n'êtes pas aussi sincère qu'il serait possiblede l'être, parce que vous êtes polie; ni parfaitement polie,parce que vous êtes sincère; et vous n'êtes l'un et l'autre àla fois, que parce que vous êtes médiocrement l'un et l'autre.En voilà assez; ce n'est pas vous que j'épilogue; j'avaisbesoin de me dégonfler sur ce chapitre. Les tuteurs de mafille me tourmentent quelquefois sur son éducation; ils medisent et m'écrivent qu'une jeune fille doit acquérir lesconnaissances qui plaisent dans le monde, sans se soucier d'yplaire. Et où diantre prendra-t-elle de la patience et