Louis XIV était mort, laissant le peuple affamé, la Franceappauvrie par la révocation de l'édit de Nantes, par les longsdésastres d'une guerre inique terminée à grand peine en victoirein extremis, l'esprit écrasé sous le joug du père Lachaiseet de la Maintenon, les lettres languissantes. La disparition dela funeste cagote et des confesseurs jésuites fut un soulagementuniversel. Le poids qui oppressait les poitrines s'en était alléà Saint-Denis en pourriture royale. On respirait. Mais dansquel chaos, dans quel désarroi moral, politique et financier!Trouble encore accru par le déchaînement des passions compriméeset le dévergondage effréné qui succède à la libération.
C'est dans Michelet qu'il faut chercher la peinture sur le vifde cette ruine pleine de vie, où, parmi les scandales de l'agiotagequi étouffa dans son germe la gigantesque entreprise deLaw, parmi les intrigues traîtresses des bâtards auxquelsLouis XIV avait voulu livrer la minorité de Louis XV, M. leDuc, un Condé rapace, roi du système, qui se disait pauvreavec un grand gouvernement et dix-huit cent mille livres derentes, un Dubois pourri de vices et de ruse, des Tencin mâleet femelle, gouvernaient un fouillis de petits abbés, de laquaisenrichis, de grands seigneurs et de courtisanes que la spéculationmêlait dans la fraternité du ruisseau Quincampoix. Les castess'effaçaient. Per fas et nefas, il se formait une nation avided'une vie nouvelle, pleine de mépris et de haine déjà contre les parasitessociaux acoquinés sur la patrie. La Révolution se faisait;par en haut; dans la bourgeoisie lettrée et la petite noblessede robe; mais elle se faisait.
«Le siècle, dit Michelet, demandait, désirait un génie quitranchât nettement dans le temps, partît de l'écart absolu, quisurtout allât droit à la question fondamentale, la question religieuse,ne cherchât pas, comme les utopistes d'alors, de vainsraccommodages pour une machine plus qu'usée.»
Notez que le catholicisme expirant se signalait encore pard'horribles exploits; que la révocation de l'édit de Nantes, lesdragonnades, les missions bottées, la persécution des jansénistesvenaient de dépeupler le centre de la France, de ruiner l'industrie;qu'en 1721 (l'année des Lettres persanes) l'inquisition brûlaità Grenade neuf hommes et onze femmes; que, vers le mêmetemps, les protestants de Thorn périssaient torturés «dans dessupplices exquis;» que les parlements de Paris, de Rouen, deBordeaux, tenaillaient et brûlaient les libertins, libres penseursdu temps; que le Château-Trompette, où l'on ne pouvait setenir ni debout ni couché, n'avait rien à envier aux effrayantsin pace de l'inquisition.
Qui donc proclamera l'iniquité de l'intolérance, l'inanité desmenues pratiques religieuses, les ridicules de la casuistique,l'influence néfaste du célibat ecclésiastique, l'inévitable fin ducatholicisme; la supériorité des gouvernements doux, des châtimentsgradués et modérés, sur les rigueurs pénales et lesfantaisies du despotisme; de la république sur la monarchie?quel homme osera, en face et au-dessus de l'arbitraire religieuxet politique, établir les principes du droit des gens, subordonnerà l'équité les coutumes et les lois, soumettre à la justiceles princes, les magistrats, les prêtres, Dieu lui-même, «s'il ya un Dieu» (LXXXIV)?
Ce sera, contraste