Produced by Tokuya Matsumoto <toqyam@os.rim.or.jp> and
ebooksgratuits.com
Stendhal
Chroniques italiennes (1839)
Le mélodrame nous a montré si souvent les brigands italiens du seizièmesiècle, et tant de gens en ont parlé sans les connaître, que nous enavons maintenant les idées les plus fausses. On peut dire en général queces brigands furent l'opposition contre les gouvernements atroces qui,en Italie, succédèrent aux républiques du moyen âge. Le nouveau tyranfut d'ordinaire le citoyen le plus riche de la défunte république, et,pour séduire le bas peuple, il ornait la ville d'églises magnifiques etde beaux tableaux. Tels furent les Polentini de Ravenne, les Manfredi deFaenza, les Riario d'Imola, les Cane de Vérone, les Bentivoglio deBologne, les Visconti de Milan, et enfin, les moins belliqueux et lesplus hypocrites de tous, les Médicis de Florence. Parmi les historiensde ces petits États, aucun n'a osé raconter les empoisonnements etassassinats sans nombre ordonnés par la peur qui tourmentait ces petitstyrans; ces graves historiens étaient à leur solde. Considérez quechacun de ces tyrans connaissait personnellement chacun des républicainsdont il savait être exécré (le grand duc de Toscane Côme, par exemple,connaissait Strozzi), que plusieurs de ces tyrans périrent parl'assassinat, et vous comprendrez les haines profondes, les méfianceséternelles qui donnèrent tant d'esprit et de courage aux Italiens duseizième siècle, et tant de génie à leurs artistes. Vous verrez cespassions profondes empêcher la naissance de ce préjugé assez ridiculequ'on appelait l'honneur, du temps de madame de Sévigné, et qui consistesurtout à sacrifier sa vie pour servir le maître dont on est né le sujetet pour plaire aux dames. Au seizième siècle, l'activité d'un homme etson mérite réel ne pouvaient se montrer en France et conquérirl'admiration que par la bravoure sur le champ de bataille ou dans lesduels; et, comme les femmes aiment la bravoure et surtout l'audace,elles devinrent les juges suprêmes du mérite d'un homme. Alors naquitl'esprit de galanterie, qui prépara l'anéantissement successif de toutesles passions et même de l'amour, au profit de ce tyran cruel auquel nousobéissons tous: la vanité. Les rois protégèrent la vanité et avec granderaison: de là l'empire des rubans.
En Italie, un homme se distinguait par tous les genres de mérite, parles grands coups d'épée comme par les découvertes dans les anciensmanuscrits: voyez Pétrarque, l'idole de son temps; et une femme duseizième siècle aimait un homme savant en grec autant et plus qu'ellen'eût aimé un homme célèbre par la bravoure militaire. Alors on vit despassions, et non pas l'habitude de la galanterie. Voilà la grandedifférence entre l'Italie et la France, voilà pourquoi l'Italie a vunaître les Raphaël, les Giorgion, les Titien, les Corrège, tandis que laFrance produisait tous ces braves capitaines du seizième siècle, siinconnus aujourd'hui et dont chacun avait tué un si grand nombred'ennemis.
Je demande pardon pour ces rudes vérités. Quoi qu'il en soit, lesvengeances atroces et nécessaires des petits tyrans italiens du moyenâne concilièrent aux brigands le coeur des peuples. On haïssait lesbrigands quand ils volaient des chevaux, du blé, de l'argent, en un mot,tout ce qui leur était nécessaire pour vivre; mais au fond le coeur despeuples était pour eux; et les filles du village préféraient à tous lesautres le jeune garçon qui, une fois dans la vie, avait été forcéd'andar alla macchia, c'est-à-dire de fuir dans les bois et de prendrerefuge auprès des brigands à la suite de que