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Le plus grand livre du xviiie siècle, sans aucun doute, est l'Espritdes lois; et même, dans l'histoire de la science politique, le seulouvrage qui lui soit comparable (j'ose à peine dire supérieur), pourl'étendue du plan, la richesse des faits, la liberté desinvestigations et la force des principes, est la Politiqued'Aristote. Machiavel[2] avait peut-être autant de profondeur et desagacité que Montesquieu, mais il connaissait trop peu de faits, etd'ailleurs son esprit corrompu ne lui permettait pas de s'éleverjamais bien haut; enfin il n'a pas, au même degré qu'Aristote ouMontesquieu, le don supérieur de la généralisation. Quant à Grotius etBodin[3], quelque juste estime qu'on leur doive, il n'entrera jamais,je crois, dans l'esprit de personne de les comparer, pour la portéedes vues et du génie, à l'auteur de l'Esprit des lois.
2Étudions d'abord, dans Montesquieu lui-même, les antécédents de sonœuvre fondamentale, qui avait été précédée, comme on sait, par deuxlivres de génie: les Lettres persanes et la Grandeur et laDécadence des Romains[4]. Montesquieu entrait dans la politique pardeux voies différentes, la satire et l'histoire. Plus tard, onretrouvera ces deux influences dans le monument définitif de sapensée.
Les Lettres Persanes.—Les Lettres persanes sont remarquables par leton de liberté irrespectueuse avec laquelle l'auteur s'exprime àl'égard de toutes les autorités sociales et religieuses. Ce n'est plusla profonde ironie de Pascal, qui insulte la grandeur tout enl'imposant aux hommes comme nécessaire: c'est le détachement d'unesprit qui voit le vide des vieilles institutions, et commence à enrêver d'autres. Mais que pouvait-il advenir d'une société où lesmeilleurs et les plus éclairés commençaient déjà à n'être plus dupesde rien? Qu'eût dit Bossuet en entendant parler ainsi du grand roi:«Il préfère un homme qui le déshabille ou qui lui donne la serviette,à un autre qui lui prend des villes ou lui gagne des batailles... Onlui a vu donner une petite pension à un homme qui a fui deux lieues,et un bon gouvernement à un autre qui en avait fui quatre...