LE LIVRE DU DIVAN
II
ÉTABLISSEMENT DU TEXTE ET PRÉFACE PAR
HENRI MARTINEAU
PARIS
LE DIVAN
37, Rue Bonaparte, 37
MCMXXIX
Laissez aller votre pensée
comme cet insecte qu'on
lâche en l'air avec un fil à
la patte.
Socrate. Nuées d'Aristophane.
LA CENERENTOLA
Jaientendu pour la première fois la Cenerentola à Trieste; elleétait divinement chantée par madame Pasta, aussi piquante dans le rôlede Cendrillon qu'elle est tragique dans Roméo; par Zuchelli, dont lepublic de Paris a le tort de ne pas assez apprécier la voix magnifiqueet pure; et enfin par le délicieux bouffe Paccini.
Il est difficile de rencontrer un opéra mieux monté. Le public deTrieste fut de cet avis; car, au lieu de trente représentations de laCenerentola que madame Pasta devait donner, il en exigea cent.
Malgré le talent des acteurs et l'enthousiasme du public, chose sinécessaire au plaisir musical, la Cenerentola ne me fit aucun plaisir.Le premier jour, je me crus malade; je fus obligé de m'avouer aux[2]représentations suivantes, qui me laissaient froid et glacé au milieud'un public ivre de joie, que mon malheur était un accident personnel.La musique de la Cenerentola me paraît manquer de beau idéal.
Il est des spectateurs peu attentifs au mérite de la difficulté vaincue,et auxquels la musique ne plaît que par les illusions romanesques etbrillantes dont elle berce leur imagination. Si la musique est mauvaise,elle ne donne rien à l'imagination; si elle est sans idéal, ellefournit des images qui choquent comme basses, et l'imagination repousséeprend son vol ailleurs. En voyant la Cenerentola sur l'affiche, jedirais volontiers comme le marquis de Moncade: C'est ce soir que jem'encanaille. Cette musique fixe constamment mon imagination sur desmalheurs ou des jouissances de vanité, sur le bonheur d'aller au balavec de beaux habits ou d'être nommé maître d'hôtel par un prince. Or,né en France et l'ayant longtemps habitée, j'avoue que je suis las et dela vanité, et des désappointements de la vanité, et du caractère gascon,et des cinq ou six cents vaudevilles qu'il m'a fallu essuyer sur lesmécomptes de la vanité. Depuis la mort des derniers hommes de génie,d'Églantine et Beaumarchais, tout notre théâtre ne roule que sur un seul[3]mobile, la vanité; la société elle-même, du moins les dix-neufvingtièmes de la société et tout ce qu'elle renferme de vulgaire, n'estmis en activité que par un seul mobile, la vanité. On peut, je crois,sans cesser d'aimer la France, être un peu las de cette passion qui,chez nous, remplace toutes les autres.
J'allais à Trieste pour chercher du nouveau; en voyant la Cenerentola,je me crus encore au Gymnase.
La musique est incapable de parler vite; elle peut peindre les nuancesde passions les plus fugitives, des nuances qui échapperaient à la plumedes plus grands écrivains; on peut même dire que son empire commence oùfinit celui de la parole; mais ce