Note du transcripteur.=========================================================== Ce document est tiré de: OEUVRES COMPLÈTES DE SHAKSPEARE TRADUCTION DE M. GUIZOT NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES Volume 4 Mesure pour mesure.—Othello.—Comme il vous plaira. Le conte d'hiver.—Troïlus et Cressida. PARIS A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS 35, QUAI DES AUGUSTINS 1863==========================================================
Cette pièce démontre que le génie créateur de Shakspeare pouvaitféconder le germe le plus stérile. Une ancienne pièce dramatique,d'un certain Georges Whestone, intitulée Promas et Cassandra,composition pitoyable, est devenue une de ses meilleurescomédies. Peut-être n'a-t-il même pas fait l'honneur à Whestonede profiter de son travail; car une nouvelle de Geraldi Cinthiocontient à peu près tous les événements de Mesure pour mesureet Shakspeare n'avait besoin que d'une idée première pour construiresa fable et la mettre en action. Dans la nouvelle de Cinthio,et dans la pièce de Whestone, le juge prévaricateur vient à bout deses desseins sur la soeur qui demande la grâce de son frère. Condamnépar le prince à être puni de mort, après avoir épousé la jeunefille qu'il a outragée, il obtient sa grâce par les prières de celle quioublie sa vengeance dès que le coupable est devenu son époux.
L'épisode de Marianne a été heureusement inventé par Shakspearepour mieux récompenser la chaste Isabelle. Un critique modernene voit qu'une froide vertu dans la conduite de cette jeunenovice: il l'eût préférée plus touchée du sort de son frère, et prêteà faire le sacrifice d'elle-même. La scène touchante où Isabelle imploreAngelo, son hésitation quand il s'agit de sauver son frère auxdépens de son honneur suffisent pour l'absoudre du reproche d'indifférence.Il ne faut pas oublier qu'élevée dans un cloître elle doitavoir horreur de tout ce qui pouvait souiller son corps qu'elle estaccoutumée à considérer comme un vase d'élection; d'ailleurs unevertu absolue a aussi sa noblesse, et si elle est moins dramatiqueque la passion, elle amène ici cette scène si vraie où Claudio, aprèsavoir écouté avec résignation le sermon du moine et se croyant détachéde la vie, retrouve, à la moindre lueur d'espoir, cet instinctinséparable de l'humanité qui nous fait embrasser avec ardeur toutce qui peut reculer l'instant de la mort. Par quel heureux contrasteShakspeare a placé à côté de Claudio ce Bernardino, abrutipar l'intempérance, auquel même il ne reste plus cet instinct conservateurde l'existence!
Le prince, qui veut être la Providence mystérieuse de ses sujets,est un de ces rôles qui produisent toujours de l'effet au théâtre. Ilsoutient avec un art infini son déguisement, et il est remarquableque Shakspeare, poëte d'une cour protestante, ait prêté tant denoblesse et de dignité au costume monastique. C'est une remarquequi n'a pas échappé à Schlegel au sujet du vénérable religieux quenous avons déjà vu dans la comédie de Beaucoup de bruit pour rien.Mais le philosophe se trahit sous le capuchon qui le cache dansl'exhortation sur la vie et le néant adressée par le duc à Claudio.Cette tirade contient quelques boutades de misanthropie qui ontsans doute été mises à profit par l'auteur des Nuits.
En général, le défaut de cette pièce est de ne pas exciter de sympathiebien vive pour aucun des personnages. Les caractères odieuxn'ont pas une couleur très-prononcée, quand on les compare à tantd'autres créations profondes de Shakspeare. Mais l'in