JOURNAL
D'UN SOUS-OFFICIER

AMÉDÉE DELORME




ÉCHOS DES PREMIERS REVERS

I

Le malheur aigrit. De là les récriminations qui se sontentre-croisées, violentes, acerbes, au lendemain de nosdésastres. Nul n'a voulu de bonne foi accepter sa partde responsabilité. Chacun, au lieu de sonder sa conscience,a regardé autour de soi, au-dessus ou au-dessous,selon sa situation, et il lui a été facile de découvrir desgriefs chez autrui, car il n'est personne qui n'ait euquelque reproche à s'adresser. Notre faiblesse était notoire,et le gouvernement impérial fut inexcusable de lancer laFrance dans une folle aventure. Mais a-t-on oublié commentle peuple français avait accueilli les premières tentativesde création de la garde nationale mobile? Malgréleur fierté de compter le maréchal Niel parmi leurs compatriotes,les riverains de la Garonne reçurent mal sesdécrets. Ils y répondirent en brisant les réverbères de Toulouse.Le sort des armes n'eût-il pas changé, cependant, si,à la fin de juillet, quatre-vingts légions, organisées de longuemain, avaient pu seconder les efforts de la vaillante arméedu Rhin?

A vrai dire, les reproches amers éclatèrent plus tard. Cefut d'abord de la stupeur à la nouvelle des désastres deWissembourg, de Froeschwiller et de Forbach. Précieuxpatrimoine, l'honneur national s'apprécie à sa valeur,comme la santé, quand il a subi une atteinte. La vie semblas'arrêter à Toulouse. Industrie, commerce, tout fut suspendu.Les boutiques restaient à demi closes, les usines chômaient.Dès le matin, toute la population se portait sur la place duCapitole. Bourgeois modestes, ouvriers en blouse, aristocratesà la mise élégante, étudiants un peu débraillés, tous,confondus en une foule inquiète, venaient chercher vainementsur les murs de l'Hôtel de Ville l'annonce d'un retourde la fortune.

Ces hommes demeuraient mornes, silencieux, commeimplantés dans le sol de la place. Ils s'en arrachaient parfois, d'attente lasse, pour aller inutilement demander si lesnouvelles n'étaient pas retenues à la préfecture. Dans ceva-et-vient, personne n'osait marcher tête haute. Les amiss'accostaient tristement, avec de longs serrements de mainet des hochements de tête découragés, comme pour s'annoncermutuellement l'agonie d'un être cher. Les raresofficiers laissés dans les dépôts circulaient à peine, ne semontrant plus au café. Par pitié pour eux, on les évitait.Du reste, la honte de la défaite appesantissait le front detous les Français, indistinctement, et ils n'osaient plusse regarder en face.

Énervantes journées que ces journées d'attente du moisd'août, pendant lesquelles on voulait douter, on voulaitespérer encore. Il fallut se résigner. Les premiers reversfurent confirmés, avec l'aggravation des plus navrantsdétails. Pourtant le maréchal de Mac-Mahon ralliait à Châlonsles débris héroïques de Froeschwiller; Bazaine massaitautour de Metz l'armée du Rhin, que Forbach avait à peineentamée. La victoire, si longtemps attachée à nos armes,nous reviendrait peut-être. Mais il n'y a pas de douleursi cruelle qu'il ne faille s'en distraire, parce que s'imposel'obligation de vivre. Le marchand forcément revint à soncomptoir, l'ouvrier reprit ses outils, en proie à une sourderancoeur. Seuls, dans un si grave péril, les oisifs durentcontinuer à subir le sentiment de leur inutilité.

Pour moi, j'allais avoir vingt ans. Jamais je n'avais rêvébatailles, et, à mon grand regret, je ne comptais pas deslieutenants généraux, ni le moindre mareschal de campdans mes ascendants. Mon père était un actif industriel; ilavait le désir d'étendre le cercle de ses opérations à mesureque chacun de ses quatre fils serait en âge de le seconder.Je commençais à m'initier aux affaires, quand la guerre

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