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—1854-1866—
Mon fils bien-aimé, mon Prosper, mon ami, mon cher et doux poëte, tuétais près de moi, il n'y a pas trois mois encore, près de nous quit'aimions et t'aimons toujours si tendrement; tu vivais de notre vie, tunous prodiguais toutes les délicatesses de ton amour, tout le charmede ton esprit; tu nous parlais de ton avenir, de tes projets …et maintenant nous voici seuls et tristes! Tu nous as quittés pourtoujours, et ton pauvre père affligé, ton vieil ami t'écrit comme si tupouvais encore l'entendre, comme si tes yeux pouvaient déchiffrer encorecette écriture que tu aimais tant, cher enfant adoré!
Tu nous as quittés! Que de peine j'ai à me le persuader et que de larmesquand cette vérité m'apparaît dans toute sa tristesse! Une fièvre,quelques jours de maladie, ont suffi pour éteindre la belleintelligence, pour arrêter les battements de ce coeur loyal d'oùn'approchèrent jamais ni un sentiment bas ni une passion grossière! Tunous as quittés en pleine jeunesse, dans la fleur de les vingt-six ans,mon Prosper chéri! Pourquoi si tôt? Pourquoi notre amour n'a-t-il pu terattacher à la vie? Ne savais-tu donc pas que ton départ nous laisseraitune incurable blessure?
Quand tu vivais près de nous, ami de mon âme, je n'avais pas de secretspour toi, tu lisais dans ma vie comme dans un livre ouvert. Je ne veuxpas perdre ces douces et chères habitudes de notre intimité; je continueà te parler et à l'écrire, à te livrer mon coeur tout plein de toi.
Et pourquoi ne le ferais-je pas?
Tu vis, mon fils aimé; je suis trop imparfait pour savoir, quelle est laforme que tu as revêtue, quel est le milieu où tu te développes, maisje crois à ta vie loin de nous aussi fermement que je croyais à ta viequand j'avais le bonheur de te presser dans mes bras et d'entendre lavoix si douce à mes oreilles et à mon coeur.
Je crois à ta vie actuelle comme je croyais, comme je crois encore à tonamour. Je t'ai vu expirer dans nos bras, j'ai contemplé ton beau visageglacé par la mort, j'ai entendu la terre tomber, par lourdes pelletées,sur le cercueil qui renfermait ta dépouille mortelle; mes yeux seremplissent de larmes, mon coeur se déchire à ces cruels souvenirs,et cependant je ne crois pas à la mort! Je te sens vivant d'une viesupérieure à la mienne, mon Prosper, et quand sonnera ma dernière heure,je me consolerai de quitter ceux que nous avons aimés ensemble, enpensant que je vais te retrouver et te rejoindre.
Je sais que cette consolation ne me viendra pas sans efforts, je saisqu'il faudra la conquérir en travaillant courageusement à ma propreamélioration comme à celle des autres; je ferai du moins tout cequ'il sera en mon pouvoir de faire pour mériter la récompense quej'ambitionne: te retrouver.
Ton souvenir est le phare qui nous guide et le point d'appui qui noussoutient. A travers les ténèbres qui nous enveloppent, nous apercevonsun point lumineux vers le